Le travail est la plaie des classes qui boivent.
(Oscar Wilde)
L’artiste Nick Doyle (né en 1983) explore depuis longtemps les machinations perverses et les affreux fantasmes de la vie quotidienne américaine. Grâce à des mises en scène méticuleuses d’objets prosaïques, riches de mélodrames étranges et d’aspirations désespérées, les œuvres pince-sansrire de Doyle évoquent les engrenages de la machine qui nous nourrit. Business, pleasure, pressure, release, sa cinquième exposition chez Perrotin, investit le terrain de jeux du travail en col blanc : le bureau.
Le fantasme du travail à l’américaine est peut-être celui d’un travailleur portant du denim, un Marlboro Man aux manches retroussées, mais la vérité est tout autre : le bureau moderne est lui-même une invention purement américaine. Les lignes de téléphone fixes, les cloisons délimitant les espaces, les armoires de classement — outils bruyants du bureau du XXe siècle — ont toutes été concoctées aux Etats-Unis, au cours d’un processus de recombinaison d’anciens éléments mis au rebut. Si les premiers sites à avoir adopté ces outils sont connus pour leur paperasse à n’en plus finir et leurs cadres intermédiaires incompétents, les dispositifs qui permettent ce travail ont été de véritables petits monstres.
Prenons le téléphone fixe : pour produire le premier téléphone, Alexander Graham Bell (alors basé aux États-Unis et à quelques années d’obtenir sa citoyenneté) s’est amusé avec une oreille prélevée sur un cadavre de Boston. Alors que les os et la membrane délicate vibraient, animés par la voix de Bell, un stylet qui y était attaché s’est mis à osciller et à graver les soubresauts sur du verre. Il a suffi d’un transmetteur et de quelques manipulations diverses, et un pilier de l’environnement de bureau était né. Les premiers standards téléphoniques ont été bricolés à la MacGyver, avec des poignées de théière et des armatures piquées dans les sous-vêtements de la fin du XIXe siècle qui étaient propices à l’opération. Ces appareils étaient de vraies chimères, des corps de substitution façon Frankenstein, destinés à devenir des appareils de bureau du futur.
Examinons même cet emblème du milieu bureaucratique : l’armoire de classement. Avant son invention à Chicago à la fin du XIXe siècle, des feuilles volantes (lettres, brochures, journaux) étaient cousues ensemble pour être archivées et reliées, et constituer une séquence f ixe. À cette époque, pour trouver une seule page, ces lourds volumes reliés devaient être déplacés et feuilletés, souvent sans l’aide d’un index. Le mot anglais file (dossier), dérivé du latin filum (« fil »), porte en lui les vestiges de cette pratique de coudre les pages ensemble. On y retrouve un lien étymologique avec la single file (« file indienne ») de personnes ou de troupeaux, ainsi qu’avec le terme militaire rank and file (c’est-à-dire les troupes, les subalternes).
L’armoire de classement, hybride entre un coffre-fort pare-feu et une armoire, libère les papiers de leur reliure. Il s’ensuit une marée de dossiers jaunes à onglet, conçus pour rendre l’archivage, le transport et le remaniement toujours plus efficaces. Cette fièvre d’accélération de la productivité semblait promise à une fin prochaine… c’est en tout cas ce qu’on nous avait promis : en 1930, l’économiste John Maynard Keynes prévoyait l’arrivée de la semaine de quinze heures d’ici la fin du siècle.
Cette semaine abrégée n’est jamais venue. Au contraire, les dispositifs pourtant destinés à nous sauver de la vie de bureau sont devenus complices de la multiplication de tâches fastidieuses. Doyle se moque sèchement de notre fâcheuse situation actuelle dans son installation de 2024 intitulée Human resources, un enclos gris qui sert d’aire de jeu. Des panneaux fusionnés tirés d’open spaces et de faux plafonds définissent la forme de la structure ; son intérieur monochrome est équipé de tabourets de bar, de dossiers fétichistes et d’une roue de loterie. Durant toute l’exposition, Human resources s’activera, site de jeux de pouvoir et d’échange de fluides. L’artiste y a remplacé les affiches inspirantes que l’on retrouve typiquement dans les bureaux des RH par des scènes SM légères – des jeux avec des cordes ou des pieds, disponibles directement à votre bureau. Vous pouvez même acheter un souvenir du travail de Doyle : les propres sousvêtements sales de l’artiste sont disponibles au bar au prix de 20 dollars l’unité.
Où est la trappe de secours ? Où va-t-on, maintenant ? Dans une série en cours intitulée Executive toy, Doyle élabore des scènes de libération potentielle. Les gadgets de bureau servent de cas d’école. Le pendule de Newton est l’un des plus répandus, composé de billes de métal qui se balancent et s’entrechoquent à un rythme régulier, créant une collision semblable à un pouls. En 1952, Marvin Minsky, étudiant diplômé de Bell Labs, commença à fabriquer des gadgets de bureau dont la seule fonction était de s’éteindre eux-mêmes. L’auteur de science-fiction Arthur C. Clarke écrivait à propos de ces créations : « il y a quelque chose d’indiciblement sinistre dans une machine qui ne fait rien – absolument rien – à part s’éteindre elle-même ».
Dans l’interprétation de Doyle, la série Executive toy propose des ensembles de travailleurs actionnables par une manivelle. Executive toy: the final chapter (2019) représente une berline se transformant en système hermétique : le pot d’échappement et l’habitacle sont reliés par un tuyau. Dans Lonely road (2019), une demi-voiture désossée prend la route ; son conducteur a enfilé un sac en papier sur sa tête et l’on devine une cravate qui en dépasse. Dans son exposition actuelle, American boy doll: John (2025) est un homme miniature encastré dans une mallette, face contre la paroi, et recouvert d’un sac en papier. John est fourni avec des accessoires : des chaussures, un martini et même une petite mallette.
Si le boulot semble horrible, c’est parce qu’il l’est. L’horreur commence cependant toujours par l’optimisme. Besoin de vous évader ? D’avoir un peu d’argent ? Glissez-vous dans cette petite lueur d’espoir, laissez-la vous envelopper comme de la mousse dans l’eau chaude d’une baignoire, ou des vagues salées qui roulent sur une plage. Allez, venez.
(Texte de Sara O’Keeffe, conservatrice en chef, Art Omi)